Kabuki

Un mardi sur deux à 21h, Kabuki est un lieu où digérer collectivement des bruits du dehors ceux qui seraient les plus susceptibles d’engendrer une perte de sens, de valeur ou d’audition.
Derrière le monde, une boîte à rythme, un orgue à tuyaux, une scène tissée de sons et de mots.

K14, 8 novembre 2022, “Digue”

Ce soir, en cas de pluie.
En cas de pluie, des hommes, des femmes, errent sur la digue, abrités de toile cirée et de caoutchoucs synthétiques.
En cas de pluie, de vents, d’embruns, de brumes du matin,
Parmi le bruit assourdissant des uns, le silence cotonneux des autres,
Le tumulte à l’intérieur est le même, qui agite le passant et brouille sa capacité à juger clairement et choisir.
Et comme chacun sait, gouverner, c’est choisir. C’est choisir d’entre les maux, les calamités et possibles ceux et celles qui tracent, en plein ou en déliés, un chemin acceptable, sinon “désirable” – pour utiliser les éléments de langage. Gouverner c’est corriger.
Voilà ce que se disent peut-être des femmes, des hommes, qui errent sur la digue à la recherche de la meilleure et seule manière de passer par delà nos morts et le vide qu’ils laissent ici ou là et sachant pertinemment que pris dans les stries vibrantes de leur quotidien, elles et ils n’ont que peu le temps, la capacité, de trouver parfaitement la meilleure et seule manière.

Les matériaux :
Rihanna (via Tame Impala) “Same ol’ mistakes”
Eliane Radigue “Kyema”

K13, 11 octobre 2022, “Âge”

Il y avait un frère, une sœur. Puis il n’y en eut plus.

Il y avait une sœur ou un frère puis plus.
Il y avait puis non.
Ce qui se dit ici fort clairement ne se conçoit pas aisément, voyez-vous.
Ce qui se dit ici simplement éclate dans le réel un trou béant comme une grenade en dedans pour qui aurait une vague idée de ce à quoi ça pourrait ressembler, en dedans.
Il y avait et, la nuit passée, il n’y a plus et là le trou de la mort en dedans est un vaste pays sourd que personne ne peut jamais vraiment traverser.
Puis, vient un moment, seuls, même à deux seuls, où il est temps de dire ce qui ne peut se concevoir. Le téléphone, conçu aux alentours de 1876, est alors ce moyen de communication qui permet de dire instantanément à qui veut bien l’entendre que l’inconcevable est survenu.
Les autres alors tentent de le concevoir, par empathie, par sympathie, par curiosité morbide, par les trois à la fois. En vain. Et qui leur souhaiterait ? Les autres ne savent pas, savent probablement qu’ils ne savent pas, et qui leur souhaiterait de savoir ? Les autres demeurent – du fait de ce qui ne se conçoit pas – autres. Ce n’est pas de leur faute. Ils obstruent simplement, un peu maladroitement, l’entrée du vaste pays sourd que personne ne peut vraiment traverser.

Parmi les matériaux :
Frequency disasters “A clumsy title” et “Energetic binge”
Mika Vainio “Viher”

K12, 27 septembre 2022, “Perte”

La tendance est à la perte.
La tendance est à la perte de sens.
La tendance est à la perte de valeur aussi et ce jusque sous les ors de la chapelle palatine.
La tendance est à la perte de valeur même du refuge.
La tendance également est au syndrome dépressif à tendance anxieuse. Du fait d’une perte de sens, si vous voyez.
La tendance est à la perte. Des clés. De compréhension, voyez-vous.
L’accentuation de la tendance nette à nous rappeler qu’aucune épargne solidaire ne nous sauvera des flammes tièdes du désarroi est pour le moins préoccupante.
Jusque sous les ors de la chapelle palatine.
Voyez-vous ?
Gens de peu de foi.
Gens de peu.
Gens.

Ceci n’est pas un appel à l’inaction.
Ni à son contraire, s’il fallait le préciser.
Ceci n’est pas un appel.
Ceci est un lieu où digérer collectivement des bruits du dehors ceux qui seraient les plus susceptibles d’engendrer une perte.
De sens, de valeur ou d’audition.
Au choix.

Parmi les matériaux :
Leisure High “Into Quito”
Tes “Big shots”
Injury Reserve “Top picks for you”

K11, 14 juin 2022, “Monde du geai”

Un carrier ouvre le sol.
Un carrier frappe, strie et arrache inlassablement la roche tendre au point qu’il n’en distingue plus le chant du geai, ni le geai lui même, ni le monde du geai d’ailleurs oublié là haut qui va vite, monde cuit qui le laisse oublié, enterré, encuvé, harassé certainement, et puis construit, s’étend, déploie et développe et accueille ceux de ses petits enfants qui s’étendent, déploient et développent, innovent et courent, galèrent et titubent, souffrent et rient, rassemblent et procréent, rénovent et renaturent.
Renaturi te salutant.

Parmi les matériaux :
Jimmy Giuffre 3
Marc Copland & Bill Carrothers

K10, 26 avril 2022, “Scruter”

Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Sur chacun de nous,
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Sur sa voisine, son voisin,
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Sur la résistance au bris de l’immense baie vitrée qui ferme le fond du grand hall
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et la somme de nos individualités pèse d’avantage que la masse de leur entrain
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Qu’on soit ou pas footballiste
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et il dit qu’il a une vision, qu’il a un système
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Il dit qu’il est l’unique véritable et vivant, qu’il a une mission
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et Il dit que nous sommes en prison
(Il dit d’ailleurs un paquet de choses qui ne semblent avoir ni queue ni tête et font froid dans le dos)
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Quoique d’aucuns, persuadés qu’il y a un scandale, qu’il y a un gros bug, que ça ne se passera pas comme
ça, n’en semblent pas vraiment convaincus.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et l’abysse qu’ouvre cette perspective me rend tout tremblotant.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Quoiqu’il soit également vrai que lui-même compte un chouïa plus que chacun d’entre nous.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et c’est bien ainsi qu’on apaise le cœur blessé d’une nation à heure de grande écoute, l’espace de quelques instants.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et il est inutile d’en rajouter.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et il est inutile de tenter de s’y soustraire
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Que vous ayez souhaité être là, ou pas, tendant la main vers l’ouverture, ou pas. Ou pas. Pas.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et dans les salons, les chambres et les caves, des lumières vacillantes au-dessus de corps incertains, tentent de donner une forme aux choses du monde. Vainement, autant vous le dire.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et nous ne devrions pas l’oublier.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et c’est une leçon pour les âges, les femmes et les hommes et les bipèdes de toutes espèces.
Car chacun d’entre nous compte plus que lui-même,
Et je vous prie d’en tenir compte demain au lever.

Parmi les matériaux :
Billy Woods (& Preservation)
ÄÄNIPÄÄ